Jai senti vraiment que vous rompiez autour de moi latmosphère, que vous faisiez le vide pour me permettre davancer, pour donner la place dun espace impossible à ce qui en moi nétait encore quen puissance, à toute une germination virtuelle, et qui devait naître, aspirée par la place qui soffrait.
Je me suis mis souvent dans cet état dabsurde impossible, pour essayer de faire naître en moi de la pensée. Nous sommes quelques-uns à cette époque à avoir voulu attenter aux choses, créer en nous des espaces à la vie, des espaces qui nétaient pas et ne semblaient pas devoir trouver place dans l'espace.
Jai toujours été frappé de cette obstination de lesprit à vouloir penser en dimensions et en espaces, et à se fixer sur des états arbitraires des choses pour penser, à penser en segments, en cristalloïdes, et que chaque mode de lêtre reste figé sur un commencement, que la pensée ne soit pas en communication instante et ininterrompue avec les choses, mais que cette fixation et ce gel, cette espèce de mise en monuments de lâme, se produise pour ainsi dire AVANT LA PENSÉE. Cest évidemment la bonne condition pour créer.
Mais je suis encore plus frappé de cette inlassable, de cette météorique illusion , qui nous souffle ces architectures déterminées, circonscrites, pensées, ces segments dâme cristallisés, comme sils étaient une grande page plastique et en osmose avec tout le reste de la réalité. Et la surréalité est comme un rétrécissement de losmose, une espèce de communication retournée. Loin que jy voie un amoindrissement du contrôle, jy vois au contraire un contrôle plus grand, mais un contrôle qui, au lieu dagir se méfie, un contrôle qui empêche les rencontres de la réalité ordinaire et permet des rencontres plus subtiles et raréfiées, des rencontres amincies jusquà la corde, qui prend feu et ne rompt jamais.
Jimagine une âme travaillée et comme soufrée et phosphoreuse des ces rencontres, comme le seul état acceptable de la réalité. Mais cest je ne sais pas quelle lucidité innommable, inconnue, qui men donne le ton et le cri et me les fait sentir à moi-même. Je les sens à une certaine totalité insoluble, je veux dire sur le sentiment de laquelle aucun doute ne mord. Et moi, par rapport à ces remuantes rencontres, je suis dans un état de moindre secousse, je voudrais quon imagine un état arrêté, une masse desprit enfouie quelque part, devenue virtualité.
Des amis d'Artaud racontent...
Intervention de Evelyne Grossman "Antonin Artaud : entre littérature et psychanalyse", au colloque de vendredi 12 février 2010, qui a eu lieu à la Fondation Singer-Polignac